Il perçoit encore les couleurs. Des souvenirs colorés. Ce n'est pas une nature auditive. Son imagination est purement visuelle... c'est un peintre... trop partisan de la monochronie. Renonce aussi à cet empire. Renonce aussi aux couleurs. Cela t'égare encore, cela te retarde. Tu ne peux plus t'attarder, tu ne peux plus t'arrêter, tu ne dois pas. Marche tout seul, n'aie pas peur. Vas-y. Ce n'est plus le jour, ce n'est plus la nuit, il n'y a plus de jour, il n'y a plus de nuit. Laisse-toi diriger par cette roue qui tourne devant toi. Ne la perds pas de vue, suis-là; pas de trop près, elle est embrassée, tu pourrai te brûler. Avance, j'écarte les broussailles, attention, ne heurte pas cette ombre qui est à ta droite... Mains gluantes, mains implorantes, bras et mains pitoyables, ne revenez pas, retirez vous. Ne le touchez pas, ou je vous frappe! Ne tourne pas la tête. Evite le précipice à ta gauche, ne crains pas ce vieux loup qui hurle... ses crocs sont en carton, il n'existe pas. Loup, n'existe plus ! Ne crains pas non plus les rats. Ils ne peuvent pas mordre tes orteils. Rats et vipères, n'existez plus ! Ne te laisse pas appitoyer par le mendiant qui te tend la main... Attention, à la vieille femme qui vient vers toi... Ne prend pas le verre d'eau qu'elle te tend. Tu n'as pas soif. Il n'a pas besoin d'être désaltéré, bonne femme, il n'a pas soif. N'encombrez pas son chemin. Evanouissez -vous. Escalade la barrière... Le Gros camion ne t'écrasera pas, c'est un mirage... Tu peux passer, passe... Mais non, les pâquerettes ne chantent pas, même si elles sont folles. J'absorbe leurs voix; elles, je les effaces !.... Ne prête pas l'oreille au murmure du ruisseau. Objectivement, on ne l'entend pas. C'est aussi un faux ruisseau, c'est une fausse voix... Fausses voix, taisez-vous. Plus personne ne t'appelle. Sens une dernière fois, cette fleur et jettes-là. Oublie son odeur. Tu n'as plus la parole. A qui pourrais-tu parler? Oui, c'est cela, lève le pas, l'autre. Voici la passerelle, ne crains pas le vertige. Tiens-toi tout droit, tu n'as pas besoin de ton gourdin, d'ailleurs tu n'en as pas. Ne te baisse pas, surtout, ne tombe pas. Monte, monte. Plus haut, encore plus haut, monte, encore plus haut, encore plus haut, encore plus haut. Tourne-toi vers moi. Regarde-moi. Regarde a travers moi. Regarde ce mirroir sans image, reste droit... Donne-moi tes jambes, la droite, la gauche. Donne-moi un doigt, donne-moi deux doigts...trois...quatre...cinq... les dix doigts. Abandonne-moi le bras droit, le bras gauche, la poitrine, les deux épaules et le ventre. Et voilà, tu vois, tu n'as plus la parole, ton coeur n'a plus besoin de battre, plus la peine de respirer. C'était une agitation bien inutile, n'est-ce pas? Tu peux prendre place.
